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  • Les dormeuses

     

     Onze ans,  je décide donc téméraire de me faire percer les oreilles

    Pour ma communion,  oncle Henry et Tante Olga m’avaient donné des sous pour acheter des boucles d’oreilles, une belle somme, ils avaient les moyens, ils étaient commerçants dans le bourg des Pieux

    Je suis donc allée chez Lecouté  avec ma mère choisir les boucles en or

    Je savais exactement ce que je voulais, des perles blanches sur un petit cerclage

    Gaëlle, une fille du collège, assez riche mais gentille en avait, je trouvais ça élégant

    Le perçage fut rapide et indolore, des prothèses  dorées posées pour un mois, révolutionnaire !

    Je n’enviais pas  les lobes  sanguinolents et infectés des filles de mon âge qui avaient eu droit à la méthode ancienne

    Madame Lecouté avait deux ou trois doigts mutilés, c’était une femme gentille et distinguée

    Son mari, photographe, était sympathique, il avait sa clientèle, un homme respecté comme on dit

    Elle m’avait proposé quelques modèles de boucles d’oreilles, je refusais les traditionnels anneaux

    Louisette la voisine d’en bas en avait, je n’aimais pas  ces anneaux là, je trouvais que cela faisait rural, je regardais les femmes aux joues rouges à la sortie de la messe ou à St Jouvin qui portaient ces anneaux, je n’en voulais pas, je fuyais la campagne, acte délibéré, j’aurai des boucles d’oreilles de citadine

    Evidemment, il n’y en avait pas dans la boutique des Pieux,  on me proposa une paire de dormeuses, qui coutaient 300 francs, et je les ai prises

    Elles ne me plaisaient pas du tout

    Mais je savais qu’il était hors de question de sortir du magasin sans les boucles, et d’oser demander d’aller voir ailleurs, un autre jour

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    Je les ai portées quelques années, puis j’ai opté pour les boucles en pacotille que je changeais régulièrement

    Je n’ai plus jamais reçu de bijou en cadeau, j’ai refusé l’or et tout ce qui brille, excepté mon alliance  j’ai choisi de belles choses avec Jérôme qui a toujours eu peur de se tromper en matière de cadeau

    Et j’ai commencé à fabriquer mes bijoux.

    D’une frustration, on en tire souvent quelque chose

    J’ai conservé la paire de dormeuses

    J’aurais pu essayer de les vendre

    Qui sait, peut être qu’un jour elles plairont à mes filles ?

    Pour l’instant, elles sont trop bordéliques pour les porter.

    Je les ai longtemps rangées dans une boite à bijoux en forme de piano d’où sortait une danseuse en tutu quand on ouvrait le couvercle, en musique évidement !