
Lorsque je vivais dans ce petit appartement de rez de chaussée le moment que je redoutais le plus était de me glisser dans mon lit
Ma chambre était froide, mal exposée, mon lit était très dur, vieille literie toute défoncée
C’était un endroit austère, j’avais eu la mauvaise idée d’y mettre une tapisserie bleue, je repoussais l’instant, le plus tard possible
Je sortais souvent, très souvent, un soir sur deux au moins, je recevais du monde aussi, tous les dimanche soir
Allongée dans mon clic clac je regardais la télévision, une toute petite télé, un écran minuscule, souvent je l’endormais, je regardais les talk show, les émissions du soir avec Dechavanne ou Mireille Dumas, les débats à moitié racoleurs des années 80, prémices de la télé réalité
Je passais des heures au téléphone, j’adorais ça, je papotais sans fin, je ne gênais personne, personne ne m’interrompait, je pouvais me languir à ma guise, rien à justifier, peu à penser..
De temps en temps, vers 22h30, mon téléphone bleu sonnait
Je connaissais à l’avance celui qui appelait, avant même de décrocher
Il terminait sa garde, il était surveillant d’un internat, il rentrait chez lui, plongé dans ses pensées, sa Jeanne..
Nous avions peu de chose à nous dire, nous restions longtemps dans ce dialogue silencieux, cette sensualité vocale..
Je l’appelais rarement, j’avais trop peur de devoir entendre une sonnerie sans réponse
Il faisait le premier pas, toujours, il était dingue de ma voix, de mes mots.
c’était un rendez-vous heureux, secret, amoureux, radieux
Je n’arrivais pas à raccrocher, lui non plus, nous étions reliés, accrochés par ce fil, esseulés,
je me résignais pourtant au bout de quelques temps à rejoindre cette chambre froide, mon lit était un congélateur, mon corps tout recroquevillé, tremblant,
mon cœur brûlant